Ours à lunettes (Tremarctos ornatus)
L’ours à lunettes (Tremarctos ornatus) est l'unique représentant actuel de la sous-famille des Tremarctinae et le seul ursidé indigène d'Amérique du Sud. Il est aussi le seul représentant du genre Tremarctos. Endémique de la cordillère des Andes tropicales, il occupe des milieux d'une diversité remarquable, des forêts sèches du littoral péruvien aux prairies d'altitude du páramo, en passant par les forêts de nuage. Son pelage sombre, orné de marques claires autour des yeux qui lui valent son nom, en fait l'un des mammifères les plus reconnaissables de la région. Essentiellement végétarien, il joue un rôle écologique majeur de disperseur de graines. Classé Vulnérable par l'IUCN, il subit la déforestation, la fragmentation de son habitat et les conflits avec les populations rurales. L’ours à lunettes est également appelé Ours andin.
© Dean Hester - iNaturalist
CC-BY-NC-ND (Certains droits réservés)L'ours à lunettes est un ursidé de taille moyenne, nettement plus petit que la plupart des représentants du genre Ursus. Les mâles mesurent généralement de 1,5 à 2 mètres de longueur tête-corps, pour une hauteur au garrot de 70 à 80 centimètres, et pèsent couramment de 100 à 175 kilogrammes, parfois davantage. Les femelles dépassent rarement 80 kilogrammes. Le dimorphisme sexuel de masse, qui peut approcher un rapport de deux pour un, compte parmi les plus marqués de la famille. La queue, réduite à un moignon de quelques centimètres, disparaît presque sous la fourrure.
Le pelage, long, épais et un peu hirsute, est le plus souvent noir, mais peut tirer sur le brun foncé ou le roux. Il contraste avec des plages claires, du blanc crème au beige, qui couvrent de façon variable le museau, le pourtour des yeux, les joues et parfois le cou et la poitrine. Chez certains animaux, ces marques dessinent de véritables cercles autour des yeux, d'où le nom vernaculaire; chez d'autres, elles sont réduites, voire absentes. Leur configuration étant propre à chaque individu, les chercheurs s'en servent pour identifier les animaux sur les images de pièges photographiques.
La tête est large et le museau court et relativement plat, ce qui donne à l'animal une physionomie plus ramassée que celle des autres ours. Les oreilles sont petites et arrondies. Le crâne, massif, présente de larges arcades zygomatiques et, chez les vieux mâles, une crête sagittale développée, en rapport avec une musculature masticatrice puissante, adaptée au broyage de végétaux coriaces comme les coeurs de broméliacées, les tiges de bambou ou les fibres de cactus. La formule dentaire compte quarante-deux dents, dont des molaires larges à surface aplatie, caractéristiques d'un régime à dominante végétale. Un détail du squelette distingue en outre l'espèce : elle ne possède que treize paires de côtes, contre quatorze chez les autres ursidés. Son caryotype, à 52 chromosomes, s'écarte lui aussi de celui de la plupart des ours, qui en comptent 74.
Les membres sont robustes et plantigrades, terminés par des griffes courbes, non rétractiles, de plusieurs centimètres de long. Ces griffes servent moins à fouir qu'à grimper, à déchirer les troncs et à décortiquer les feuilles de broméliacées. L'animal est en effet un grimpeur remarquable, capable de gagner la cime de grands arbres, et il se dresse volontiers sur ses pattes postérieures pour atteindre un fruit ou inspecter les alentours. Son odorat, bien plus développé que sa vue, joue un rôle central dans la recherche de nourriture et dans la communication.
© Jeanne Benioff - iNaturalist
CC-BY-NC (Certains droits réservés)L'ours à lunettes est endémique des Andes tropicales et constitue le seul ursidé d'Amérique du Sud. Son aire de répartition s'étend en un arc discontinu depuis l'ouest du Venezuela, où il fréquente la cordillère de Mérida et la sierra de Perijá, jusqu'au nord-ouest de l'Argentine, en passant par la Colombie, l'Équateur, le Pérou et la Bolivie. Sa présence dans l'extrême est du Panama, à la frontière colombienne, a été évoquée mais n'est pas confirmée, et les observations argentines concernent des effectifs très réduits, en marge de l'aire principale.
L'espèce se distingue par sa plasticité écologique remarquable. On la rencontre dans une large gamme d'altitudes, depuis des forêts sèches proches du niveau de la mer dans le nord du Pérou jusqu'à plus de 4 000 mètres dans les prairies d'altitude, des observations atteignant même environ 4 700 mètres. Les forêts de nuage montagnardes, situées entre 1 000 et 3 000 mètres environ, constituent toutefois son habitat de prédilection, en raison de l'abondance et de la diversité de la nourriture qu'elles procurent. Plus haut s'étendent le páramo, au nord de la cordillère, et la puna, au sud, que les ours visitent pour y consommer des broméliacées terrestres et, selon les saisons, des fruits et des tiges. Plus rarement, l'espèce occupe des formations arbustives sèches, des forêts de chênes ou de polylepis, voire des zones de transition vers les basses terres amazoniennes.
Cette amplitude altitudinale s'accompagne de déplacements saisonniers : les animaux suivent la fructification des arbres et la disponibilité des broméliacées, ce qui les conduit à descendre ou à monter le long des versants au fil de l'année. Ces mouvements dépendent donc de la mosaïque de milieux qu'offre le relief, et la connexion entre étages de végétation conditionne la survie des populations. Les domaines vitaux, qui varient sensiblement selon le sexe, la saison et la qualité de l'habitat, couvrent de quelques kilomètres carrés à plusieurs dizaines selon les études.
Dans le nord du Pérou, des populations isolées occupent des forêts tropicales sèches du piémont pacifique, notamment dans les régions de Lambayeque et de Piura, où les conditions de température et d'humidité diffèrent profondément de celles des forêts de nuage. Dans les zones fortement transformées par l'humain, les ours se maintiennent dans des fragments forestiers et fréquentent parfois cultures et pâturages situés à proximité des lisières. La répartition actuelle est de plus en plus morcelée, en particulier dans le nord des Andes, où la fragmentation sépare des noyaux de population souvent de taille modeste. Sa présence dépend ainsi moins d'un type de végétation précis que de la continuité et de la qualité des milieux naturels disponibles.
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CC-BY-NC-SA (Certains droits réservés)L'ours à lunettes est l'un des ursidés les plus herbivores, avec le panda géant : les végétaux constituent la quasi-totalité de son régime, la viande n'en représentant qu'une fraction très faible. Son alimentation est toutefois d'une grande variété, puisque les études menées dans plusieurs pays andins y ont recensé plusieurs centaines d'espèces végétales au total.
Les broméliacées, notamment les genres Puya, Tillandsia et Guzmania, occupent une place centrale. L'ours à lunettes déchire les rosettes de feuilles pour en extraire la base tendre, riche en eau et en fibres, qu'il consomme toute l'année et qui devient prépondérante lorsque les fruits se raréfient. Les palmiers, dont il mange le coeur et les fruits, et les bambous du genre Chusquea, dont il consomme les jeunes pousses, complètent cette base fibreuse, tout comme certains cactus des zones sèches. Lorsque la saison s'y prête, les fruits deviennent la ressource la plus recherchée : lauracées sauvages proches de l'avocatier, mûres sauvages, fruits de Cecropia, de Prunus ou de diverses myrtacées, dont les ours se gavent en grandes quantités et dont ils dispersent les graines dans leurs fèces. Riches en lipides pour certains d'entre eux, ces fruits fournissent un apport énergétique que ne peuvent offrir les feuilles et les tiges, ce qui explique le rôle déterminant de leur abondance saisonnière.
Le régime varie nettement selon les saisons et les sites. Dans les forêts de nuage humides, les fruits dominent pendant les périodes de fructification, alors que dans les milieux plus secs ou plus élevés, les broméliacées et les cactus assurent l'essentiel de l'apport. Comme tous les ursidés, l'ours à lunettes possède un tube digestif simple, mal adapté à la digestion de la cellulose, ce qui le conduit à sélectionner les parties les plus tendres et les plus digestibles des plantes et à en ingérer de grandes quantités. Cette sélectivité, jointe à une grande souplesse alimentaire, lui permet de subsister dans des habitats très contrastés. Pour atteindre les fruits de la canopée, il grimpe dans les arbres et casse les branches qu'il rassemble sous lui en amas appelés plateformes d'alimentation, structures caractéristiques des forêts qu'il fréquente et dont le dénombrement sert d'indice de présence.
Les aliments d'origine animale restent marginaux. L'ours à lunettes consomme occasionnellement des insectes, notamment des fourmis et des larves, de petits mammifères, des oiseaux, des charognes et, plus rarement, des mammifères de taille plus importante. La prédation sur le bétail existe mais demeure très inégale selon les régions, et de nombreux cas de dégâts attribués à l'ours relèvent peut-être de la consommation de carcasses d'animaux morts d'autres causes. Les cultures, en particulier le maïs, attirent également les ours, qui peuvent causer des dégâts importants dans les parcelles situées en lisière de forêt.
© Grace Bryant - iNaturalist
CC-BY-NC (Certains droits réservés)La biologie de la reproduction de l'ours à lunettes reste moins bien connue que celle des autres ursidés, car la plupart des données proviennent d'individus captifs et de quelques observations de terrain. L'espèce est solitaire et polygame : mâles et femelles ne se rencontrent que pour l'accouplement, et les mâles ne participent pas à l'élevage des jeunes. Les couples ne restent ensemble que brièvement, autour de la période d'oestrus. Les femelles atteignent la maturité sexuelle entre quatre et sept ans environ, et les mâles généralement un peu plus tard.
Contrairement aux ours des régions tempérées, l'espèce ne connaît pas de saison de reproduction strictement délimitée dans la nature, bien que les accouplements semblent se concentrer à certaines périodes de l'année dans plusieurs régions, en lien probable avec la fructification des plantes dont dépend l'alimentation des femelles. En captivité dans l'hémisphère Nord, les accouplements ont lieu plutôt au printemps et au début de l'été, et les naissances surviennent en fin d'automne ou en hiver. La durée de gestation rapportée est très variable, de cinq mois et demi à plus de huit mois, ce qui suggère, comme chez d'autres ursidés, une possible implantation différée de l'embryon, même si ce mécanisme n'a pas été formellement démontré chez l'espèce.
La femelle donne naissance à un à trois petits, le plus souvent un ou deux, dans un abri qu'elle choisit avec soin : cavité sous des racines, grotte, fourré dense ou, plus rarement, plateforme aménagée dans un arbre. Les nouveau-nés sont minuscules, ne pesant que quelques centaines de grammes, aveugles et couverts d'un fin duvet; ils ouvrent les yeux au bout d'environ un mois et ne quittent l'abri qu'après plusieurs mois. L'absence d'hiver marqué sous les tropiques exclut l'hibernation prolongée observée chez les espèces des latitudes élevées, mais la femelle limite considérablement ses déplacements durant les premières semaines suivant la mise bas.
Le jeune reste ensuite avec sa mère pendant un an et demi à deux ans, durée pendant laquelle il apprend à localiser les ressources saisonnières, à grimper et à reconnaître les dangers. Ce long apprentissage, associé à une maturité tardive et à des portées peu nombreuses, limite le potentiel de renouvellement des populations. L'intervalle entre deux portées successives est généralement d'environ deux ans, voire davantage, ce qui donne à l'espèce une dynamique démographique lente. Dans la nature, la longévité reste mal connue, mais les individus captifs ont dépassé vingt-cinq ans, certains atteignant plus de trente ans.
La survie des jeunes dépend étroitement de la disponibilité alimentaire locale et de la tranquillité du site de mise bas; les perturbations humaines à proximité des abris peuvent ainsi compromettre le succès reproducteur, sans qu'il soit encore possible de quantifier précisément ce phénomène. Les suivis par pièges photographiques, en révélant des femelles accompagnées de jeunes dans des zones protégées, fournissent néanmoins des indications précieuses sur le recrutement et sur le rôle de ces aires dans le maintien des populations.
© Fredy Ramón C. - iNaturalist
CC-BY-NC (Certains droits réservés)L'ours à lunettes mène une vie essentiellement solitaire, les seules associations durables étant celles qui unissent une femelle et ses jeunes. Les individus ne défendent pas de territoire exclusif : leurs domaines vitaux se recouvrent largement, et plusieurs animaux peuvent fréquenter simultanément une même source de nourriture abondante, comme un arbre fruitier ou un massif de broméliacées, sans manifestations d'agressivité marquées. Des hiérarchies fondées sur la taille semblent néanmoins régler ces rencontres, les mâles adultes ayant priorité sur les plus jeunes. Comme chez de nombreux mammifères, la dispersion des jeunes semble biaisée vers les mâles, mais ce point reste peu documenté.
L'espèce est active surtout de jour et au crépuscule, avec des pics d'activité variables selon les sites, la saison et le degré de dérangement humain. Dans les zones soumises à une pression d'origine humaine, les ours deviennent plus discrets et plus nocturnes. La majeure partie de l'activité diurne est consacrée à la recherche de nourriture, le reste étant partagé entre le déplacement et le repos. Les animaux se reposent fréquemment dans des nids d'arbre, plateformes de branches entrelacées aménagées dans la canopée, ou dans des cavités rocheuses ou des fourrés. Ces nids de repos sont distincts, par leur fonction, des plateformes d'alimentation évoquées plus haut.
L'ours à lunettes est un excellent grimpeur et passe une part importante de son temps dans les arbres, où il peut se déplacer de branche en branche avec une agilité surprenante pour un animal de cette masse. Il se déplace également à terre sur de longues distances en suivant des sentiers récurrents, souvent des crêtes ou des lignes de relief, et il peut franchir des pentes très raides. Dans les forêts qu'il fréquente, il laisse de nombreux indices : traces de griffes sur les troncs, touffes de broméliacées déchirées, fèces riches en fibres et en graines, empreintes sur les sols meubles, que les chercheurs exploitent pour estimer sa présence.
La communication de l'espèce est discrète. Les individus se signalent par des marques olfactives, en se frottant aux troncs ou en y laissant des griffades, et par un répertoire vocal restreint, comprenant des grognements, des soufflements, des sifflements et, chez les jeunes, des gémissements ou des sortes de ronronnements. Ces vocalisations sont surtout entendues à courte distance, lors de rencontres entre individus, entre mère et jeunes ou en situation de stress.
Face à l'humain, l'ours à lunettes se montre en général craintif et évite le contact; il fuit le plus souvent dès qu'il perçoit une présence, et les attaques sur les personnes sont extrêmement rares, généralement liées à une rencontre fortuite à courte distance, à une femelle accompagnée de petits ou à un animal blessé ou acculé. Cette discrétion rend son observation directe difficile.
© Conserva Aves - iNaturalist
CC-BY-NC (Certains droits réservés)Par sa taille, sa force et son agilité, l'ours à lunettes adulte n'a pratiquement aucun prédateur naturel dans les Andes actuelles. Il se situe au sommet de la chaîne alimentaire des écosystèmes de montagne, au même titre que les deux grands félins du continent, le puma (Puma concolor) et le jaguar (Panthera onca), avec lesquels il partage, selon les régions, une partie de son aire de répartition. Le jaguar fréquente surtout les basses terres et les piémonts amazoniens et ne recoupe que partiellement l'aire de l'ours à lunettes, alors que le puma occupe l'ensemble du gradient altitudinal et constitue le seul carnivore susceptible de rencontrer régulièrement l'ours dans les étages montagnards.
Les observations de prédation restent toutefois exceptionnelles et mal documentées. García-Rangel (2012) évoque le puma et le jaguar comme prédateurs potentiels, en particulier des oursons et des jeunes subadultes, plus vulnérables lorsqu'ils s'éloignent de leur mère. Des restes d'ours auraient parfois été signalés dans des contenus de fèces de félins, mais ces indices, difficiles à interpréter, ne permettent pas toujours de distinguer une véritable prédation d'une consommation de carcasse.
Face à ces menaces potentielles, l'ours à lunettes dispose de plusieurs stratégies de défense. Sa masse, ses griffes et sa mâchoire puissante font de lui un adversaire redoutable pour un félin de taille inférieure, et sa capacité à grimper lui offre, en particulier aux jeunes, un refuge efficace dans la canopée. La femelle défend activement ses petits et les garde à proximité des abris pendant leurs premiers mois, tandis que le rythme d'activité plutôt diurne de l'ours, qui contraste avec celui, crépusculaire et nocturne, des grands félins, réduit probablement les chevauchements.
D'autres facteurs naturels de mortalité pèsent sans doute sur les populations. Les infanticides par des mâles, bien documentés chez d'autres ursidés, n'ont pas été formellement observés chez l'ours à lunettes, mais ne peuvent être exclus. Les parasites internes et externes, tiques, helminthes et protozoaires, ainsi que diverses maladies infectieuses, ont été signalés chez des individus sauvages et captifs, sans que leur effet sur la survie ni sur la dynamique des populations ait été mesuré. Les chutes depuis les arbres, les accidents de terrain en milieu escarpé et les épisodes de disette liés à des fructifications défaillantes constituent d'autres causes possibles de mortalité naturelle, notamment chez les jeunes.
Crédit photo: Alex Kantorovich - Zooinstitutes
La menace majeure qui pèse sur l'ours à lunettes est la perte et la fragmentation de son habitat. Les versants andins figurent parmi les régions les plus densément peuplées d'Amérique du Sud, et l'expansion de l'agriculture, de l'élevage extensif, de l'exploitation forestière et des plantations a réduit les forêts de nuage à des fragments souvent isolés. La conversion des forêts en pâturages, l'ouverture de routes de montagne, les projets miniers et pétroliers, les barrages hydroélectriques et les brûlis périodiques des prairies d'altitude entament en outre la qualité des habitats restants. Des analyses menées dans le nord des Andes ont mis en évidence un morcellement important de l'aire occupée par l'espèce (Kattan et al., 2004).
Les conflits avec les populations rurales constituent la seconde grande menace. Lorsque les forêts se raréfient, les ours descendent vers les cultures de maïs, les vergers ou les pâturages, où ils peuvent détruire des récoltes et, plus rarement, tuer du bétail. Ces pertes, vécues comme une charge économique importante par des familles aux revenus modestes, déclenchent des représailles : l'animal est abattu, empoisonné ou piégé, parfois par simple crainte. Goldstein et ses collègues (2006) ont passé en revue ces conflits, répandus dans une grande partie de l'aire de répartition, et souligné que la perception des dégâts peut excéder leur réalité.
La chasse, à des fins variées, représente une autre source de mortalité. Certaines parties de l'animal, notamment la graisse, la vésicule biliaire, les griffes et les pattes, sont recherchées dans la médecine traditionnelle, dans des pratiques rituelles ou comme trophées, et les peaux ou les crânes alimentent un commerce illégal. Des oursons sont par ailleurs capturés pour être gardés comme animaux de compagnie ou vendus, souvent après l'abattage de leur mère. Ces prélèvements sont difficiles à quantifier, mais leur impact est considérable pour une espèce aux effectifs modestes et à la reproduction lente. S'y ajoutent des collisions routières à mesure que les axes de montagne se multiplient, ainsi que la transmission possible de maladies par les animaux domestiques, notamment les chiens, dont les conséquences sanitaires pour les populations sauvages demeurent mal évaluées.
Le changement climatique pourrait enfin aggraver ces pressions. Le réchauffement tend à déplacer vers le haut les limites des forêts de nuage et à réduire les surfaces de páramo, ce qui comprimerait l'aire disponible pour l'ours à lunettes et pourrait décaler les calendriers de fructification dont il dépend. Les modélisations suggèrent des pertes d'habitat potentiellement importantes dans certaines régions, mais leur ampleur reste incertaine, faute de données suffisantes sur la réponse des écosystèmes andins. La combinaison de ces menaces, associée à de faibles densités naturelles, rend les populations particulièrement vulnérables, d'autant que le braconnage et la déforestation sont souvent difficiles à contrôler dans des régions montagneuses isolées et mal surveillées.
Crédit photo: Alex Kantorovich - Zooinstitutes
L'ours à lunettes figure dans la catégorie "Vulnérable" (VU) de la Liste rouge de l’IUCN, selon l'évaluation publiée en 2017 par Velez-Liendo et García-Rangel. Cette évaluation s'appuie sur une réduction inférée des effectifs, causée surtout par la perte d'habitat et la chasse, ainsi que sur des estimations d'effectifs anciennes et très incertaines, allant de quelques milliers à une vingtaine de milliers d'individus.
Il est en outre inscrit à l'Annexe I de la CITES, qui interdit le commerce international de l'animal et de ses parties, et bénéficie d'une protection légale dans tous les pays de son aire de répartition, où sa chasse est interdite. L'application de ces textes reste néanmoins inégale, faute de moyens de surveillance et en raison de l'isolement de nombreuses zones. Une part importante des populations connues vit dans des aires protégées, parmi lesquelles le sanctuaire historique du Machu Picchu et le parc national de Manú au Pérou, le parc national Madidi et la réserve d'Apolobamba en Bolivie, le parc national Podocarpus et la réserve Cayambe-Coca en Équateur, ou encore le parc national de Chingaza en Colombie. Ces espaces forment un réseau d'importance capitale, mais beaucoup d'entre eux sont isolés les uns des autres.
Les stratégies de conservation reposent donc sur plusieurs volets complémentaires. Le premier vise à maintenir et à restaurer la connectivité entre les fragments d'habitat, au moyen de corridors écologiques, de programmes de reboisement avec des espèces natives et de la planification de l'usage des terres à l'échelle des paysages, y compris entre pays voisins, comme dans la région transfrontalière de Tamá entre la Colombie et le Venezuela. Le deuxième cherche à réduire les conflits entre ours et éleveurs : clôtures électriques, enclos renforcés, chiens de garde, programmes de compensation ou d'assurance pour les pertes, ainsi qu'une sensibilisation fondée sur la participation locale. Le troisième concerne le suivi scientifique, qui s'appuie de plus en plus sur les pièges photographiques, l'ADN extrait des poils et des fèces et la télémétrie, pour estimer les densités, les tendances et les déplacements.
Des organisations comme la Wildlife Conservation Society (WCS), des fondations locales et les ministères de l'environnement des pays concernés mènent ces actions, en coordination avec le Groupe de spécialistes des ours de l'IUCN, qui fournit un cadre de référence scientifique. Des plans nationaux de conservation existent dans plusieurs pays, mais leur mise en oeuvre dépend de financements souvent précaires. Par ailleurs, les zoos, dans le cadre de programmes coordonnés d'élevage en Europe et en Amérique du Nord, entretiennent une population captive utile à la recherche et à l'éducation du public, même si son rôle direct dans la conservation in situ reste limité. Parmi les priorités figurent l'amélioration des estimations de population, la cartographie des zones de conflit, la sécurisation des corridors et l'intégration de la conservation de l'ours dans les politiques de développement rural et de gestion de l'eau, les forêts de nuage assurant la régulation de ressources hydriques dont dépendent des millions de personnes.
© Luis Yupa - iNaturalist
CC-BY-NC (Certains droits réservés)L'ours à lunettes a été décrit scientifiquement en 1825 par le zoologiste français Frédéric Cuvier, sous le nom d'Ursus ornatus, dans l'Histoire naturelle des mammifères publiée avec Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. L'épithète ornatus, "orné", fait référence aux marques claires qui parent le visage de l'animal. Bien avant cette description, l'espèce était connue des peuples andins, qui l'appellent ukuku en quechua et jukumari ou ukumari en aymara, et dont les mythes et les rites, comme les danses des ukukus lors du pèlerinage de Qoyllur Rit'i près de Cusco, lui accordent une place symbolique importante.
D'autres noms scientifiques ont été proposés au XIXe siècle, notamment Ursus frugilegus par le naturaliste suisse Johann Jakob von Tschudi en 1844, d'après du matériel péruvien, mais ils ont été placés en synonymie. En 1855, le paléontologue et zoologiste Paul Gervais a érigé pour l'espèce le genre Tremarctos, dont le nom, formé à partir de mots grecs, est généralement interprété comme "ours à trou", en référence à une perforation de l'humérus, le foramen entépicondylien, absent chez les autres ursidés actuels. L'espèce est depuis lors désignée sous le nom de Tremarctos ornatus et elle est considérée comme monotypique, aucune sous-espèce n'étant généralement reconnue.
Sa position au sein des Ursidae a longtemps fait débat. L'espèce est le dernier représentant de la sous-famille des Tremarctinae, dont les autres membres, tous éteints, ne sont connus que par des fossiles découverts sur les deux continents américains. Les travaux de Björn Kurtén sur l'ours à face courte du Pléistocène, en particulier sa révision de 1966 consacrée au genre Tremarctos, ont fourni une base morphologique solide pour la comparaison avec les formes fossiles, tandis que les études de Leopoldo Soibelzon, à partir des années 2000, ont précisé la systématique des tremarctinés sud-américains. Ces fossiles comprennent le genre sud-américain Arctotherium, dont certaines espèces dépassaient la tonne, le genre nord-américain Arctodus et, à côté de l'ours à lunettes actuel, une espèce éteinte du même genre, Tremarctos floridanus qui a disparu il y a environ onze mille ans.
Les relations de parenté des ours ont été largement clarifiées par la phylogénie moléculaire. Les analyses de gènes nucléaires et mitochondriaux, notamment celles de Yu et collaborateurs en 2004, de Pagès et collaborateurs en 2008 et de Krause et collaborateurs en 2008, convergent pour placer les Tremarctinae comme groupe frère des Ursinae après la séparation très précoce du panda géant (Ailuropodinae). Cette divergence est datée du Miocène, il y a plus de dix millions d'années, ce qui confère à l'ours à lunettes une ancienneté évolutive considérable.
Les tremarctinés sont originaires d'Amérique du Nord, où apparaissent dès le Miocène supérieur des formes comme Plionarctos, proches de leur ancêtre présumé. Leur arrivée en Amérique du Sud est liée au Grand Échange américain, consécutif à l'émergence de l'isthme de Panama, qui a permis à des ours à face courte de gagner le continent il y a environ un à deux millions d'années. Des analyses d'ADN ancien publiées en 2016 par Mitchell et ses collègues suggèrent que le gigantisme a évolué de façon convergente chez Arctodus en Amérique du Nord et chez Arctotherium en Amérique du Sud, les deux lignées étant moins proches qu'on ne le supposait. L'ours à lunettes, seul survivant des extinctions de la fin du Pléistocène, est ainsi le témoin d'une radiation ancienne, aujourd'hui réduite à une seule espèce.
| Nom commun | Ours à lunettes |
| Autre nom | Ours des Andes |
| English name | Spectacled bear Andean bear |
| Español nombre | Oso de anteojos Oso andino |
| Règne | Animalia |
| Embranchement | Chordata |
| Sous-embranchement | Vertebrata |
| Super-classe | Tetrapoda |
| Classe | Mammalia |
| Sous-classe | Theria |
| Infra-classe | Eutheria |
| Ordre | Carnivora |
| Sous-ordre | Caniformia |
| Famille | Ursidae |
| Sous-famille | Tremarctinae |
| Genre | Tremarctos |
| Nom binominal | Tremarctos ornatus |
| Décrit par | Frédéric Cuvier |
| Date | 1825 |
Satut IUCN | ![]() |
* Liens internes
Liste Rouge IUCN des espèces menacées
Mammal Species of the World (MSW)
Système d'information taxonomique intégré (ITIS)
* Liens externes
Florida Center for Instructional Technology
Global Biodiversity Information Facility (GBIF)
* Bibliographie
Cuvier, F., 1825. Recherches sur les ossements fossiles, ou l'on rétablit les caractères de plusieurs animaux dont les révolutions du globe ont détruit les espèces. Nouvelle Édition, Tome 4, Paris.
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