Manimalworld
Manimalworld Encyclopédie des animaux sauvages

Éléphant de forêt d'Afrique (Loxodonta cyclotis)


L’éléphant de forêt d'Afrique (Loxodonta cyclotis) est le plus petit des trois espèces d'éléphants actuellement reconnues. Confiné aux massifs forestiers denses du bassin du Congo et d'Afrique occidentale, cet animal constitue un acteur écologique de premier plan, façonnant activement la structure et la dynamique des forêts tropicales dans lesquelles il évolue. Longtemps assimilé à une sous-espèce de l'éléphant de savane d’Afrique (Loxodonta africana), il a été élevé au rang d'espèce à part entière au début du XXIᵉ siècle grâce à des analyses génétiques et morphologiques approfondies. Sa reconnaissance taxonomique tardive n'a pas facilité sa protection : classé "En danger critique d'extinction" sur la Liste rouge de l'IUCN depuis 2021, il fait face à un braconnage intensif pour l'ivoire et à une destruction rapide de son habitat. Sa valeur écologique, culturelle et scientifique en fait un sujet d'étude et de conservation d'une importance mondiale.


Elephant de foret d'Afrique (Loxodonta cyclotis)
Élephant de forêt d'Afrique (Loxodonta cyclotis)
© zhou_fangy - iNaturalist
CC-BY-NC (Certains droits réservés)


DESCRIPTION

L'éléphant de forêt d'Afrique se distingue de son cousin de savane, l'éléphant de savane d’Afrique (Loxodonta africana), par un ensemble de caractéristiques morphologiques cohérentes et bien documentées. Sur le plan de la taille, il est notablement plus petit : les mâles adultes atteignent en moyenne 2,4 à 2,7 mètres au garrot et leur poids oscille généralement entre 2 000 et 4 500 kilogrammes. Les femelles sont encore plus légères, ne dépassant que rarement 2 500 kilogrammes. Cette différence de gabarit est directement liée aux contraintes imposées par le milieu forestier, où la densité de la végétation et l'étroitesse des pistes animales sélectionnent des corps plus ramassés et plus manoeuvrables.

La morphologie générale de l'éléphant de forêt d'Afrique présente plusieurs traits distinctifs. Les oreilles sont plus petites et plus rondes que celles de l'éléphant de savane d’Afrique — c'est d'ailleurs cette caractéristique qui a inspiré l'épithète spécifique cyclotis, du grec signifiant "oreille ronde". Cette réduction auriculaire s'explique partiellement par un besoin moindre de thermorégulation dans un environnement forestier à températures plus stables et à hygrométrie élevée. Le crâne est également plus aplati et de forme différente, avec un front plus incliné. Les pattes sont proportionnellement plus longues et plus fines que chez son cousin des savanes, ce qui facilite la progression dans des sous-bois enchevêtrés.

Les défenses constituent l'un des marqueurs les plus évidents de l'espèce. Elles sont généralement plus droites, plus fines et plus parallèles entre elles que celles de l'éléphant de savane d’Afrique, ce qui les rend plus efficaces pour naviguer entre les troncs d'arbres et fouiller le sol. Leur teinte est souvent plus rosée à la base, et leur ivoire est de texture plus dure, qualité particulièrement prisée par les braconniers et les marchés illicites. Les défenses peuvent atteindre 1,5 à 2 mètres de longueur chez les vieux mâles, bien que la pression de braconnage ait considérablement réduit la taille moyenne observée dans les populations sauvages.

La peau de l'éléphant de forêt est généralement plus sombre que celle de l'éléphant de savane, prenant des teintes gris foncé à brun-gris. Elle est souvent plus lisse dans sa texture superficielle, bien que rugueuse au toucher. Les jeunes individus présentent fréquemment une pilosité plus dense que les adultes, notamment autour du sommet de la tête et sur le dos. La trompe, organe sensoriel et préhensile polyvalent, est structurellement similaire à celle des autres éléphantidés, mais son extrémité comporte deux "doigts" préhensiles caractéristiques du genre Loxodonta, par opposition au genre Elephas qui n'en possède qu'un. Cette structure permet une manipulation fine des aliments et des objets de l'environnement.

Sur le plan dentaire, l'éléphant de forêt présente, comme tous les éléphants, une denture particulièrement adaptée à la mastication de végétaux coriaces. Les molaires sont de type lophodonte, avec des lames d'émail parallèles séparées par du cément, et se succèdent de manière horizontale tout au long de la vie de l'animal (polyphyodontie horizontale). Chaque demi-mâchoire usera successivement six molaires au cours de la vie de l'individu, et la mort survient souvent lorsque la dernière molaire est totalement usée, l'animal n'étant plus capable de mastiquer correctement. La formule dentaire et la morphologie des lamelles diffèrent légèrement de celles de l'éléphant de savane, constituant l'un des critères taxonomiques utilisés dans les études comparatives. Le nombre moyen de lamelles par molaire est légèrement inférieur chez l'éléphant de forêt, reflétant une adaptation à un régime alimentaire de type brouteur–frugivore plutôt que paisseur.


Loxodonta cyclotis
Loxodonta cyclotis
© zhou_fangy - iNaturalist
CC-BY-NC (Certains droits réservés)

HABITAT

L'éléphant de forêt d'Afrique est une espèce endémique de l'Afrique subsaharienne forestière. Son aire de répartition couvre principalement le vaste bassin du Congo, la plus grande forêt tropicale humide du continent africain et la deuxième du monde après l'Amazonie. Les pays abritant les populations les plus importantes incluent la République démocratique du Congo (RDC), la République du Congo (Congo-Brazzaville), le Gabon, la République centrafricaine (RCA), le Cameroun et la Guinée équatoriale. Des populations relictuelles subsistent également en Côte d'Ivoire, au Ghana, au Liberia, en Sierra Leone, en Guinée, et dans d'autres pays d'Afrique occidentale, où elles sont souvent fortement fragmentées et numériquement très réduites.

Le Gabon constitue à lui seul l'un des bastions les plus importants de l'espèce : avec une superficie forestière encore largement intacte et des politiques de conservation relativement volontaristes, il accueille une proportion significative de la population mondiale restante. Les réserves et parcs nationaux gabonais, notamment le parc national de Lopé, de Minkébé et d'Ivindo, jouent un rôle crucial dans la survie de l'espèce à l'échelle du continent. La République du Congo, avec le parc national de Nouabalé-Ndoki et la réserve de Lac Télé, représente également un sanctuaire de premier plan.

Sur le plan écologique, l'éléphant de forêt est quasi exclusivement inféodé aux forêts tropicales humides denses et semidécidues. Il fréquente une grande variété de formations végétales au sein de cet écosystème : forêts de terre ferme, forêts marécageuses, galeries forestières et zones de transition (écotones) entre forêt et savane. Il est également régulièrement observé dans les clairières forestières naturelles, appelées bais ou salines, qui constituent des sites de rassemblement exceptionnels. Ces clairières, riches en minéraux, en eau et en végétation aquatique, attirent des dizaines, voire des centaines d'éléphants simultanément et représentent des lieux de socialisation, de reproduction et d'alimentation minérale essentiels à la biologie de l'espèce.

L'altitude joue également un rôle dans la distribution de l'espèce. l'éléphant de forêt peut être observé depuis les plaines côtières jusqu'aux forêts de montagne, à des altitudes pouvant dépasser 2 000 mètres dans certains massifs comme les Monts Cameroun ou les contreforts de la chaîne de Mitumba en RDC. Cette plasticité altitudinale témoigne de la capacité d'adaptation de l'espèce à une gamme assez large de conditions climatiques, pour peu que la couverture forestière demeure suffisante. En revanche, l'éléphant de forêt évite scrupuleusement les milieux ouverts, les zones arides ou semi-arides, et ne se rencontre pas dans les savanes proprement dites, à la différence de l'éléphant de savane qui peut y prospérer.


Loxodonta cyclotis distribution
     Répartition actuelle de l’éléphant de forêt d'Afrique
© Manimalworld
CC-BY-NC-SA (Certains droits réservés)

ALIMENTATION

Le régime alimentaire de l'éléphant de forêt d'Afrique est remarquablement varié, s'inscrivant dans une stratégie d'herbivore généraliste mais fortement orienté vers la frugivorie, ce qui le différencie nettement des autres proboscidiens actuels. La part des fruits dans son alimentation quotidienne est exceptionnellement élevée lorsque la saisonnalité le permet, atteignant des proportions uniques chez les grands herbivores terrestres. L'animal consomme les fruits de plusieurs dizaines de familles botaniques, favorisant tout particulièrement les espèces produisant de gros fruits charnus ou coriaces que lui seul possède la puissance musculaire et le diamètre buccal nécessaires pour ingérer et décortiquer. En ingérant ces structures végétales en grande quantité, l'éléphant ne se contente pas de satisfaire ses besoins énergétiques en sucres simples et en lipides; il assure également le transit des graines à travers son système digestif, permettant leur germination ultérieure dans des fientes riches en nutriments déposées loin de l'arbre mère.

Outre cette fraction frugivore prédominante, la nourriture de l'éléphant de forêt intègre une masse considérable de matière foliaire issue d'arbres, d'arbustes, de lianes et de plantes herbacées de sous-bois. Les feuilles tendres, les jeunes pousses et les tiges de monocotylédones géantes, comme les marantacées et les zingibéracées qui tapissent le sol des clairières, constituent un apport régulier en fibres et en eau. Lorsque la disponibilité des fruits diminue au cours de la saison sèche, le pachyderme reporte une partie importante de son effort alimentaire sur l'écorçage des arbres forestiers. À l'aide de ses défenses, il détache de longues bandes d'écorce riches en calcium, en magnésium et en composés secondaires complexes, fournissant un apport minéral crucial pour le maintien de sa charpente osseuse.

Pour compléter ce bilan nutritionnel, l'éléphant de forêt recherche activement des sources de sels minéraux dissous ou fixés dans les sédiments des clairières marécageuses. Il ingère directement de la terre argileuse prélevée au fond des points d'eau ou au pied des salines naturelles, un comportement de géophagie qui remplit une double fonction : neutraliser les toxines végétales secondaires ingérées lors de la consommation de certaines feuilles et combler les carences en sodium et en fer inhérentes aux sols forestiers tropicaux fortement lessivés par les pluies. En consacrant jusqu'à dix-huit heures par jour à la recherche et à la transformation métabolique de cette immense quantité de biomasse végétale, cet ingénieur de la forêt transforme profondément la structure floristique du sous-bois et assure le renouvellement dynamique des essences forestières majeures.


Elephant de foret africain gros plan
Gros plan de l'éléphant de forêt africain
© Royle Safaris - iNaturalist
CC-BY-NC (Certains droits réservés)

REPRODUCTION

La biologie de la reproduction de l'éléphant de forêt d'Afrique s’inscrit dans une stratégie évolutive axée sur un investissement parental maximal, caractérisée par des cycles biologiques particulièrement longs et un taux de renouvellement démographique très lent. La maturité sexuelle est atteinte tardivement chez cette espèce, survenant généralement entre douze et quatorze ans chez les femelles, et parfois un peu plus tard chez les mâles. Toutefois, les jeunes mâles ne parviennent rarement à s'accoupler avant d'avoir atteint l'âge de vingt-cinq ou trente ans, période à laquelle leur stature physique et leur statut social leur permettent d'entrer en compétition avec les adultes dominants lors de la phase physiologique appelée musth. Le musth se traduit par une élévation spectaculaire des taux de téstostérone, accompagnée d'un écoulement de sécrétions odorantes par les glandes temporales et d'un comportement territorial particulièrement agressif.

L'oestrus de la femelle ne dure que quelques jours tous les quatre à cinq ans, ce qui rend la réceptivité sexuelle extrêmement rare au sein de la population et engendre une compétition intense entre les mâles itinérants. Une fois la fécondation accomplie, la gestation s'étend sur une durée moyenne de vingt-deux mois, représentant l'une des périodes de développement intra-utérin les plus longues du règne animal. À la naissance, la femelle donne naissance à un unique éléphanteau d'une masse comprise entre cinquante et quatre-vingts kilogrammes, les naissances gemellaires demeurant un phénomène exceptionnel. Le nouveau-né, dépourvu de vision parfaite mais doté d'un instinct d'agrippement, est immédiatement pris en charge par sa mère et assisté par d'autres femelles du groupe, souvent qualifiées d'allomères ou de "tantes", qui veillent à sa protection contre les dangers environnementaux.

L'allaitement maternel constitue la source exclusive de nourriture durant les premiers mois de vie et se poursuit de façon dégressive pendant plus de trois à quatre ans, bien que le jeune commence à expérimenter la manipulation d'aliments solides dès l'âge de six mois. Ce sevrage très progressif renforce des liens affectifs et sociaux extrêmement solides entre la mère et sa progéniture. En raison de cette période d'élevage prolongée et du coût énergétique considérable représenté par la lactation dans un milieu forestier où les ressources peuvent fluctuer, l'intervalle entre deux naissances consécutives est exceptionnellement long, s'étalant souvent sur cinq à six ans. Cette faible fécondité intrinsèque explique pourquoi les populations d'éléphants de forêt mettent plusieurs décennies à se rétablir lorsqu'elles ont été décimées par des facteurs d'atteinte externe.


Elephant de foret africain juvenile
Éléphant de forêt africain juvénile
© riemi - iNaturalist
CC-BY-NC (Certains droits réservés)

COMPORTEMENT

Le comportement de l'éléphant de forêt est profondément marqué par les contraintes de son milieu forestier. Si la biologie comportementale des éléphants de savane est relativement bien documentée grâce à plusieurs décennies d'études en milieu ouvert, l'éléphant de forêt reste beaucoup plus difficile à observer directement, et de nombreux aspects de son comportement n'ont pu être étudiés qu'indirectement, via des enregistrements acoustiques, la télémétrie GPS ou l'observation aux points de rassemblement que sont les bais.

L'organisation sociale de l'éléphant de forêt diffère en plusieurs points de celle de son cousin de savane. En forêt dense, les groupes sont généralement plus petits (2 à 8 individus) en raison des contraintes d'espace et de visibilité imposées par la végétation. Ces groupes sont presque exclusivement composés de femelles apparentées et de leurs jeunes, organisés autour d'une matriarche expérimentée. Les mâles adultes sont le plus souvent solitaires ou regroupés en petits groupes informels en dehors des périodes de reproduction. Cependant, dans les bais, une organisation sociale bien plus complexe et hiérarchisée peut être observée, avec des regroupements de plusieurs dizaines d'individus appartenant à différents clans familiaux.

La communication de l'éléphant de forêt est extrêmement sophistiquée. L'espèce utilise un large spectre de sons, allant des vocalisations audibles (barrissements, grondements, cris) aux infrasons — des sons de basse fréquence inférieurs à 20 Hz, inaudibles pour l'oreille humaine mais pouvant se propager sur plusieurs kilomètres à travers la forêt. Ces infrasons, transmis à la fois par l'air et par les vibrations du sol, permettent une communication à longue distance entre des individus séparés par la végétation dense. Des chercheurs comme Katy Payne et Andrea Turkalo ont documenté l'importance de ces communications infrasoniques pour la coordination des mouvements de groupe, les interactions sociales et la détection des dangers potentiels.

La mémoire spatiale est une dimension comportementale fondamentale chez l'éléphant de forêt. Les éléphants mémorisent la localisation de ressources alimentaires saisonnières — arbres fruitiers, salines, points d'eau — sur de vastes espaces et sur de très longues périodes. Cette mémoire, transmise de génération en génération au sein des groupes familiaux via un apprentissage social, représente un capital écologique irremplaçable. La perte des matriarches — les individus les plus âgés et les plus expérimentés — à cause du braconnage constitue donc une perte de mémoire culturelle qui affecte la capacité des groupes à trouver leurs ressources.

On observe également chez l'éléphant de forêt des comportements témoignant de capacités cognitives élaborées : utilisation rudimentaire d'outils (brindilles pour chasser les insectes), apprentissage par imitation, comportements de jeu chez les jeunes individus, et manifestations complexes face aux congénères morts (inspection, attouchements prolongés). Ces comportements suggèrent un niveau d'intelligence sociale et de conscience de soi comparable à celui des grands singes et des cétacés, ce qui renforce les arguments éthiques en faveur de la protection de l'espèce.


Elephant de foret africain zoo de Asa
Éléphant de foret au parc zoologique d'Asa, Japon
Crédit photo: Alex Kantorovich - Zooinstitutes

PRÉDATION

En raison de sa masse corporelle imposante, de sa force physique redoutable et de sa vie en groupe familial protecteur, l'éléphant de forêt d'Afrique adulte ne possède virtuellement aucun prédateur naturel capable de s'attaquer à lui avec succès. Seul le léopard (Panthera pardus), le plus grand félin partageant son écosystème forestier, représente une menace crédible, mais celle-ci s'exerce de façon très sélective sur les très jeunes éléphanteaux. Un jeune individu séparé temporairement de sa mère ou affaibli par une pathologie peut faire l'objet d'une attaque furtive de la part de ce carnivore opportuniste. Cependant, les femelles adultes font preuve d'une vigilance constante et d'une agressivité extrême envers tout prédateur potentiel, formant un rempart physique infranchissable autour des jeunes lorsqu'un danger est détecté dans le sous-bois.

Les crocodiles du Nil (Crocodylus niloticus), présents dans les grands cours d'eau et les fleuves traversant le bassin du Congo, constituent un autre risque naturel potentiel pour les éléphanteaux lors des traversées aquatiques ou pendant les séances d'abreuvement au bord de l'eau. Un crocodile de grande taille peut tenter de saisir un jeune par la trompe ou un membre pour l'entraîner vers les profondeurs, bien que ces événements demeurent rares et documentés de manière sporadique. La configuration du milieu forestier offre de nombreuses zones d'eau peu profondes où les risques d'attaque aquatique sont limités par la surveillance attentive de la matriarche et des autres membres de la famille.

En dehors de ces cas rares de prédation directe sur les juvéniles, la mortalité naturelle de l'éléphant de forêt est principalement régie par des facteurs internes et environnementaux. Les infections parasitaires, la détérioration progressive de la dentition chez les individus âgés – qui empêche la mastication efficace des végétaux fibreux –, ainsi que les blessures occasionnées lors de combats territoriaux ou de rivalités entre mâles durant le musth constituent les causes majeures de décès naturel. Ainsi, au sein de son écosystème originel non perturbé, l'éléphant de forêt occupe le sommet absolu de la pyramide trophique, exempt de toute pression de prédation susceptible de réguler ses populations à grande échelle.


Elephant de foret africain au Gabon
Éléphant de forêt africain photographié au Gabon
© Luca Karden - iNaturalist
CC-BY-NC (Certains droits réservés)

MENACES

La survie de l'éléphant de forêt d'Afrique est gravement compromise par un ensemble de facteurs anthropiques destructeurs qui ont provoqué un effondrement dramatique de ses populations au cours des dernières décennies. La menace la plus directe et la plus dévastatrice réside dans le braconnage intensif alimenté par le trafic international illégal d'ivoire. L'ivoire issu des défenses de cette espèce est particulièrement prisé par les sculpteurs et les trafiquants en raison de sa dureté exceptionnelle, de sa densité supérieure et de sa teinte rosée caractéristique, qui permettent un travail de gravure d'une précision extrême. Des réseaux criminels organisés, dotés d'un armement lourd et sophistiqué, s'infiltrent dans les zones protégées les plus reculées pour abattre indifféremment mâles, femelles et jeunes, causant un véritable carnage démographique dans l'ensemble du bassin du Congo.

Parallèlement au braconnage pour l'ivoire, la destruction, la dégradation et la fragmentation de l'habitat forestier représentent une pression systémique majeure. L'expansion des concessions forestières commerciales, l'ouverture de routes d'exploitation au coeur des massifs primaires et la conversion des terres pour l'agriculture industrielle – notamment les plantations de palmiers à huile et de hévéas – réduisent irrémédiablement la superficie des forêts contiguës. Les routes forestières agissent comme des pénétrantes qui brisent la continuité des territoires, morcellent les groupes sociaux et facilitent l'accès des braconniers aux zones autrefois inaccessibles. Cette fragmentation accroît également la fréquence des conflits entre l'homme et la faune sauvage, les éléphants errants venant dévaster les cultures villageoises en bordure de forêt, ce qui entraîne fréquemment des abattages de représailles de la part des agriculteurs spoliés.

Enfin, les impacts émergents liés au changement climatique mondial commencent à altérer la dynamique végétale des forêts équatoriales. Les modifications des régimes de pluviométrie et le rallongement des saisons sèches perturbent les cycles de floraison et de fructification des grands arbres forestiers, entraînant une baisse marquée de la production de fruits dans certaines régions de l'Afrique centrale. Cette raréfaction des ressources énergétiques essentielles provoque un stress nutritionnel chez les femelles, réduisant leur condition physique, abaissant davantage leur taux de fertilité déjà faible et augmentant la vulnérabilité globale des populations face aux maladies infectieuses et aux aléas environnementaux.


Elephant de foret africain femelle
Éléphant de forêt africain femelle et son petit
© Markus Schneider - iNaturalist
CC-BY-NC (Certains droits réservés)

CONSERVATION

Face au déclin catastrophique subit par l'espèce, estimé à plus de 80 % de ses effectifs en l'espace de trois générations, la conservation de l'éléphant de forêt d'Afrique est devenue une priorité absolue sur la scène internationale. L'IUCN a réévalué le statut de l'espèce en la classant formellement dans la catégorie "En danger critique" (CR). Sur le plan du commerce international, l'espèce est inscrite à l'Annexe I de la CITES, ce qui interdit de manière stricte toute transaction commerciale transfrontalière impliquant ses spécimens, ses membres ou son ivoire.

Sur le terrain, les stratégies de sauvegarde s'articulent autour du renforcement considérable des patrouilles d'éco-gardes et de la surveillance anti-braconnage au sein des parcs nationaux clés d'Afrique centrale, tels que le parc national de Minkébé au Gabon, le complexe de Nouabalé-Ndoki en République du Congo ou le parc national de Dzanga-Sangha en République centrafricaine. L'utilisation de technologies de pointe, incluant le suivi par collier satellite, le déploiement de réseaux d'écoute acoustique sous la canopée pour détecter les coups de feu et l'analyse génétique des saisies d'ivoire pour remonter jusqu'aux réseaux de braconnage, a permis d'améliorer l'efficacité des interventions de lutte contre la criminalité faunique.

Un autre volet crucial repose sur la création et le maintien de corridors écologiques transfrontaliers permettant aux individus de se déplacer en toute sécurité entre les aires protégées interconnectées. Le développement d'initiatives d'écotourisme communautaire et de programmes d'atténuation des conflits homme-éléphant – tels que la mise en place de clôtures ruches ou de barrières pimentées autour des parcelles agricoles – vise à impliquer directement les populations locales dans la protection du pachyderme. La préservation durable de l'éléphant de forêt dépend ainsi d'un engagement politique sans faille des États de l'aire de répartition, soutenu par des financements internationaux pérennes pour sécuriser les derniers grands massifs forestiers intacts du continent.


African Forest Elephant
En anglais, l'éléphant de forêt africain est appelé African Forest Elephant
© Charlotte King - iNaturalist
CC-BY-NC (Certains droits réservés)

TAXONOMIE

L'histoire taxonomique de l'éléphant de forêt d'Afrique est à la fois complexe, fascinante et emblématique des difficultés inhérentes à la systématique des grands mammifères africains. Pendant plus d'un siècle, la question de savoir si l'éléphant de forêt constituait une espèce distincte ou une simple sous-espèce de l'éléphant de savane a fait l'objet de débats scientifiques animés, mêlant morphologie, génétique et phylogénie moléculaire.

La première description formelle d'un éléphant africain remonte à 1797, lorsque le naturaliste germano-suisse Johann Friedrich Blumenbach décrit Elephas africanus, sur la base de spécimens de savane. Quelques décennies plus tard, en 1825, le zoologiste Anselme Gaëtan Desmarest reclasse le taxon dans le genre Loxodonta, créé pour désigner les éléphants africains — du grec loxo (oblique) et odontos (dent), en référence à la forme des lamelles d'émail des molaires. Le genre Loxodonta est désormais universellement admis pour distinguer les éléphants africains des éléphants d'Asie du genre Elephas.

C'est le zoologiste allemand Paul Matschie qui, en 1900, décrit pour la première fois l'éléphant de forêt comme un taxon distinct, lui attribuant le nom de Loxodonta cyclotis, sur la base de spécimens collectés dans les forêts du Cameroun. L'épithète cyclotis — du grec kyklos (cercle) et ous / otos (oreille) — fait référence à la forme arrondie et plus petite des oreilles de cet éléphant de forêt par rapport aux grandes oreilles triangulaires de l'éléphant de savane. Cette description initiale ne fit pas consensus immédiatement, et pendant une grande partie du XXe siècle, la communauté scientifique traita cyclotis comme une simple sous-espèce de l'éléphant de savane, désignée alors Loxodonta africana cyclotis.

Au cours du XXe siècle, plusieurs travaux morphologiques comparatifs ont successivement soutenu ou contesté la distinction spécifique de l'éléphant de forêt. Les naturalistes Petrides et Swank (1965), puis Groves et Grubb dans leurs révisions taxonomiques des années 1990, notèrent des différences cohérentes dans la forme du crâne, la taille des oreilles, la morphologie des défenses, le nombre de doigts aux pattes et la structure des molaires entre les populations forestières et les populations de savane. Ces différences étaient trop consistantes et trop systématiques pour être attribuées à une simple variation géographique au sein d'une même espèce.

La rupture taxonomique décisive intervint au début du XXIe siècle avec les progrès des outils de génétique moléculaire. En 2001, une étude fondatrice publiée dans la revue Science par Alfred Roca, Nicholas Georgiadis, Jill Pecon-Slattery et Stephen J. O'Brien apporta la preuve génétique définitive de la distinction spécifique de Loxodonta cyclotis. En analysant des marqueurs génétiques nucléaires et mitochondriaux sur des centaines d'individus prélevés à travers toute l'Afrique, les auteurs montrèrent que l'éléphant de forêt et l'éléphant de savane avaient divergé il y a environ 2,5 à 5 millions d'années — soit une divergence comparable à celle séparant Homo sapiens de Pan troglodytes (le chimpanzé commun). Les deux lignées avaient donc évolué séparément depuis suffisamment longtemps pour être considérées comme des espèces biologiques distinctes au sens de la définition de Mayr.

Ces résultats furent corroborés par plusieurs études ultérieures utilisant des méthodes génomiques encore plus résolutives. En 2010, Rohland et al. analysèrent l'ADN de spécimens fossiles de mammouths et démontrèrent que Loxodonta africana et Loxodonta cyclotis étaient génétiquement aussi distantes l'une de l'autre qu'elles l'étaient chacune des mammouths laineuxMammuthus primigeniusMammouth laineux
© Mauricio Antón CC-BY
(Mammuthus primigenius), renforçant ainsi la légitimité de leur statut d'espèces séparées. Des études d'hybridation en zone d'écotone ont montré que des individus hybrides pouvaient exister là où les deux espèces se rencontrent, mais que ces hybrides restaient rares et peu fertiles, cohérent avec le concept biologique d'espèce.

Sur le plan de la nomenclature, le statut d'espèce à part entière de Loxodonta cyclotis a été officiellement reconnu par l'IUCN en 2004 et adopté progressivement par la majorité des taxonomistes et des organismes de conservation au cours des années 2000.

Des travaux phylogéogaphiques ultérieurs ont en outre révélé une structuration génétique interne à Loxodonta cyclotis elle-même, avec plusieurs lignées régionales potentiellement distinctes correspondant aux forêts d'Afrique centrale, d'Afrique occidentale et d'Afrique orientale. Ces résultats, encore débattus, pourraient à terme conduire à la reconnaissance d'unités évolutives significatives (ESU — Evolutionarily Significant Units) au sein de l'espèce, ce qui aurait des implications directes pour les stratégies de conservation génétique et la gestion des populations captives et sauvages.


CLASSIFICATION


Fiche d'identité
Nom communÉlephant de forêt d'Afrique
English nameAfrican Forest Elephant
Español nombreElefante Africano de Bosque
RègneAnimalia
EmbranchementChordata
Sous-embranchementVertebrata
Super-classeTetrapoda
ClasseMammalia
Sous-classeTheria
Infra-classeEutheria
OrdreProboscidea
FamilleElephantidae
GenreLoxodonta
Nom binominalLoxodonta cyclotis
Décrit parPaul Matschie
Date1900



Satut IUCN

En danger critique (CR)

SOURCES

* Liens internes

Animal Diversity Web

CITES

iNaturalist

Liste Rouge IUCN des espèces menacées

Mammal Species of the World (MSW)

Système d'information taxonomique intégré (ITIS)

* Liens externes

Global Biodiversity Information Facility (GBIF)

Zooinstitutes

* Bibliographie

Matschie, P. (1900). Geographische Fragen über die afrikanischen Elefanten. Sitzungsberichte der Gesellschaft Naturforschender Freunde zu Berlin, 1900, pp. 189–197.

Ishida, K., Demeshkina, T. E., Georgiadis, N. J., & Roca, A. L. (2011). Evolutionary History and Population Genetics of African Elephants. Evolutionary Applications, 4(2), pp. 393–401.

Palkopoulou, E., Lipson, M., Mallick, S., et al. (2018). A genomic history of extinct and living elephants. Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), 115(11), E2566–E2574.

Roca, A. L., Georgiadis, N. J., Pecon-Slattery, J., & O'Brien, S. J. (2001). Genetic Evidence for Two Species of Elephant in Africa. Science, 293(5534), pp. 1473–1477.

Blake, S. (2002). The Ecology of Forest Elephants (Loxodonta africana cyclotis Matschie) in Central Africa. Thèse de doctorat, Université d'Édimbourg.

Campos-Arceiz, A., & Blake, S. (2011). Megagardeners of the forest – the role of elephants in seed dispersal. Acta Oecologica, 37(6), pp. 542–553.

Turkalo, A. K., Wrege, P. H., & Hillman, G. (2017). Slow recovery terms for African forest elephants: Long-term demographic trends in the Dzanga Bai population. African Journal of Ecology, 55(3), pp. 292–299.

Wrege, P. H., Rowland, E. D., Bout, N., & Doukaga, M. (2012). Opening the black box in the forest: acoustic monitoring reveals activity patterns of African forest elephants. Herpetological Conservation and Biology / Bioacoustics, 21(3), pp. 167–188.

Gobush, K. S., Edwards, C. T. T., Maisels, F., Wittemyer, G., Balfour, D., & Taylor, R. D. (2021). Loxodonta cyclotis. The IUCN Red List of Threatened Species 2021: e.T181008073A181025263.

Maisels, F., Strindberg, S., Blake, S., et al. (2013). Devastating Decline of Forest Elephants in Central Africa. PLoS ONE, 8(3), e59469.

Grubb, P., Groves, C. P., Dudley, J. P., & Shoshani, J. (2000). Living African elephants belong to two species: Loxodonta africana (Blumenbach, 1797) and Loxodonta cyclotis (Matschie, 1900). Elephant, 2(4), 1–4.

Rohland, N. et al. (2010). Genomic DNA sequences from mastodon and woolly mammoth reveal deep speciation of forest and savanna African elephants. PLOS Biology, 8(12), e1000564.

Groves, C. P., & Grubb, P. (2011). Ungulate Taxonomy. Johns Hopkins University Press, Baltimore.

Debruyne, R. (2005). A case study of apparent conflict between molecular phylogenies: the interrelationships of African elephants. Cladistics, 21(1), 31–50.

Lister, A. M. (2013). The role of behaviour in adaptive morphological evolution of African proboscideans. Nature, 500(7462), 331–334.