Le genre Dicerorhinus regroupe les rhinocéros asiatiques dotés de deux cornes, une caractéristique anatomique singulière parmi les taxons d'Asie. Autrefois diversifié et répandu sur le continent eurasiatique, ce genre est aujourd'hui représenté par une unique espèce relique en danger critique d'extinction, le rhinocéros de Sumatra (Dicerorhinus sumatrensis). Ces mammifères se distinguent par leur petite taille relative au sein de la famille des Rhinocerotidae ainsi que par une pilosité marquée, ce qui leur vaut le surnom de rhinocéros velus. Adaptés à la vie dans les forêts tropicales denses et les zones montagneuses d'Asie du Sud-Est, ces animaux discrets sont le reflet d'une lignée ancestrale ayant survécu aux fluctuations climatiques du Pléistocène. Le déclin dramatique des populations sauvages, engendré par la perte d'habitat et le braconnage intensif pour leurs cornes, place la préservation de cette lignée au coeur des priorités mondiales de conservation.
L'histoire évolutive du genre Dicerorhinus s'inscrit au sein de la tribu des Dicerorhinini, un groupe émergé au cours de l'Oligocène supérieur ou du début du Miocène. Cette lignée a connu une radiation adaptative majeure à travers l'Eurasie, donnant naissance à de nombreuses espèces adaptées à une grande variété d'environnements, allant des forêts équatoriales aux steppes froides du Pliocène et du Pléistocène.
Parmi les parents fossiles les plus emblématiques figure le célèbre rhinocéros laineux (Coelodonta antiquitatis), dont les analyses génétiques et moléculaires ont confirmé la proximité phylogénétique étroite avec le genre Dicerorhinus. Les études paléontologiques démontrent que les représentants de Dicerorhinus ont conservé plusieurs traits plésiomorphes, c'est-à-dire ancestraux, que d'autres taxons de la famille ont progressivement perdus. La présence de dents incisives modérées et la persistance d'une cloison nasale partiellement ossifiée témoignent de ces étapes évolutives intermédiaire.
Au cours des glaciations du Quatenaire, les variations du niveau de la mer dans le plateau de Sunda ont façonné l'évolution des populations. Les phases d'isolement sur les masses continentales insulaires (Sumatra, Bornéo) et les périodes de reconnexion lors des régressions marines ont entraîné des spéciations et des divergences génétiques marquées. Le rhinocéros de Sumatra actuel représente le dernier vestige évolutif de cette grande lignée eurasiatique qui occupait jadis une niche écologique vaste et diversifiée.
LES ESPÈCES
Le genre Dicerorhinus est de nature monotypique dans la faune contemporaine, ne contenant qu'une seule espèce vivante, le rhinocéros de Sumatra (Dicerorhinus sumatrensis), bien qu'un grand nombre d'espèces fossiles aient été rattachées au genre par le passé. Trois sous-espèces distinctes sont traditionnellement reconnues chacune associée à des zones géographiques précises du Sud-Est asiatique :
- Dicerorhinus sumatrensis sumatrensis : Désignée comme la sous-espèce type (ou rhinocéros de Sumatra occidental), elle peuplait historiquement l'île de Sumatra, la péninsule Malaisienne et certaines régions de la Thaïlande. Aujourd'hui, les quelques survivants sauvages sont quasi exclusivement restreints à des parcs nationaux sanctuarisés sur l'île de Sumatra, comme le parc national de Gunung Leuser et celui de Way Kambas.
- Dicerorhinus sumatrensis harrissoni : Connue sous le nom de rhinocéros de Bornéo ou rhinocéros de Harrisson, cette sous-espèce de taille plus réduite résidait sur l'île de Bornéo. Déclarée éteinte à l'état sauvage dans la région de Sabah (Malaisie), seuls d'infimes indices suggèrent la subsistance potentielle de rares individus extrêmement isolés dans le Kalimantan (Indonésie).
- Dicerorhinus sumatrensis lasiotis : Surnommée le rhinocéros de Chittagong ou rhinocéros de Sumatra septentrional, cette sous-espèce occupait la frange nord de la répartition, s'étendant de l'est de l'Inde au Bangladesh, au Bhoutan, au Myanmar et au sud de la Chine. Elle est considérée comme officiellement éteinte dans la quasi-totalité de son aire historique, avec une possibilité très faible mais théorique de survivance dans des zones reculées du nord du Myanmar.
TAXONOMIE
L'histoire taxonomique du genre Dicerorhinus et de son espèce représentative est marquée par une série de révisions nomenclaturales significatives au fil des deux derniers siècles. L'animal fut décrit pour la première fois sur le plan scientifique par le naturaliste Gotthelf Fischer von Waldheim en 1814, sous le basionyme Rhinoceros sumatrensis, plaçant ainsi le spécimen dans le genre générique attribué par Linné aux rhinocéros.
Au cours du XIXᵉ siècle, de nombreuses découvertes et comparaisons anatomiques ont poussé les systématiciens à proposer de nouveaux genres pour isoler ce taxon à deux cornes des espèces asiatiques à corne unique (Rhinoceros). En 1841, le biologiste Johannes Gloger propose le nom de genre Dicerorhinus. Cependant, plusieurs autres dénominations génériques furent introduites ultérieurement par divers auteurs, notamment Ceratorhinus par John Edward Gray en 1868.
Cette multiplicité de noms invalides ou synonymes créa une instabilité dans la littérature scientifique pendant plusieurs décennies. En vertu de l'application stricte des règles du Code international de nomenclature zoologique (CINZ / ICZN), l'usage a fluctué jusqu'à l'intervention des instances taxonomiques internationales. La commission a finalement ratifié l'officialisation du genre Dicerorhinus, fixant la priorité et validant son emploi pour désigner la lignée du rhinocéros de Sumatra.
Les études moléculaires modernes basées sur l'ADN mitochondrial et le séquençage du génome nucléaire ont permis d'éclairer la position phylogénétique précise de Dicerorhinus au sein de la famille des Rhinocerotidae. Ces analyses confirment sa place en tant que groupe frère des rhinocéros africains (Ceratotherium et Diceros) et du groupe éteint des rhinocéros laineux, réaffirmant la séparation précoce de cette lignée par rapport aux autres rhinocéros asiatiques actuels (rhinocéros indien et rhinocéros de Java).
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