Le lapin de Sumatra (Nesolagus netscheri) est l'un des lagomorphes les plus rares et les moins documentés au monde. Endémique à l'île de Sumatra, en Indonésie, il constitue, avec le lapin tigré (Nesolagus timminsi), l'un des deux représentants vivants du genre Nesolagus. Confiné aux forêts montagnardes du massif des Barisan, cet animal discret et nocturne est si rarement observé que les connaissances biologiques le concernant demeurent très lacunaires. Sa livrée singulière, ornée de stries longitudinales sombres sur un fond gris-brun, en fait le seul lapin rayé au monde en dehors de son cousin indochinois. Sa morphologie, jugée primitive au sein des Leporidae, suscite un vif intérêt de la part des zoologistes et des phylogénéticiens. Menacé par la déforestation et la fragmentation continue de son habitat, il est aujourd'hui considéré comme une espèce à risque élevé d'extinction à l'échelle mondiale.
Le lapin de Sumatra est un lagomorphe de taille modeste, mesurant entre 35 et 42 centimètres de longueur corporelle, pour un poids estimé entre 1,5 et 2,5 kilogrammes. Sa morphologie se distingue nettement de celle du lapin de garenne : les oreilles sont courtes et arrondies, bien moins proéminentes que chez les espèces européennes, et les membres postérieurs sont relativement moins allongés, conférant à l'animal une silhouette trapue et compacte. La queue est petite et discrète, avec une face supérieure roussâtre.
L'élément morphologique le plus remarquable de cette espèce réside dans sa coloration. Le pelage dorsal est gris-brun à beige, parcouru de bandes longitudinales brun foncé à noires courant depuis la nuque jusqu'à la croupe. Ce patron de striures, absolument unique chez les lagomorphes actuels, rappelle superficiellement celui de certains rongeurs forestiers tropicaux. Les flancs sont plus clairs, tirant vers le fauve ou le chamois, tandis que le ventre est blanchâtre à crème. La face dorsale du museau est légèrement plus rousse, et la face inférieure de la queue présente une teinte orangée à rougeâtre. Certains spécimens montrent des variations individuelles légères dans l'intensité et le nombre de stries, mais le patron général demeure constant.
Le pelage est dense et relativement court. La plante des pieds est densément garnie de poils, adaptation facilitant vraisemblablement les déplacements sur les sols forestiers humides et les litières de feuilles épaisses des forêts tropicales d'altitude. Les vibrisses, longues et abondantes, constituent un atout sensoriel précieux pour un animal nocturne évoluant dans un environnement végétal dense et sombre.
Les données crâniologiques issues de crânes conservés dans plusieurs muséums européens révèlent une formule dentaire typique des leporidés, avec deux paires d'incisives supérieures dont une petite paire rudimentaire postérieure — caractère diagnostique distinguant les lagomorphes des rongeurs. La morphologie dentaire générale est considérée comme relativement primitive au sein de la famille, reflétant le statut basal du genre Nesolagus dans la phylogénie des leporidés.
Le lapin de Sumatra est une espèce strictement endémique à l'île de Sumatra, et plus précisément à la chaîne montagneuse des Barisan (Bukit Barisan), qui s'étend sur environ 1 700 km le long de la côte occidentale de l'île. Sa distribution géographique connue se limite principalement à la partie méridionale et centrale de cette chaîne, dans les provinces de Sumatra du Sud, de Bengkulu et de Lampung. Les observations et les données de pièges photographiques proviennent notamment des parcs nationaux de Kerinci Seblat, de Bukit Barisan Selatan et, plus marginalement, de Gunung Leuser.
L'espèce est confinée aux forêts tropicales montagnardes denses, généralement entre 600 et 1 600 mètres d'altitude, parfois jusqu'à 1 800 mètres selon certaines sources. Ces forêts se caractérisent par une canopée dense et fermée, un sous-bois riche en bambous, en fougères et en herbacées, ainsi qu'un sol humide recouvert d'une épaisse litière de feuilles décomposées. La végétation dense du sous-bois constitue un paramètre écologique essentiel, offrant à l'animal couverture, protection et ressources alimentaires.
Le lapin de Sumatra évite les zones ouvertes, les zones défrichées et les forêts secondaires très dégradées. Il semble lié à des forêts primaires ou peu perturbées, ce qui en fait un indicateur potentiel de la bonne santé des écosystèmes forestiers montagnards. Il peut néanmoins tolérer localement une légère perturbation humaine en lisière forestière, à condition que la végétation protectrice reste suffisamment dense.
La superficie totale de l'aire de répartition effective est estimée comme extrêmement réduite et fragmentée en plusieurs noyaux isolés par des vallées déboisées et des zones agricoles. Cette discontinuité représente une contrainte majeure pour la connectivité génétique des populations. Les données de pièges photographiques suggèrent une distribution en mosaïque au sein même des massifs forestiers, avec des zones d'absence inexpliquées, peut-être liées à des facteurs microclimatiques, à la disponibilité des ressources ou à la pression de chasse locale.
Les connaissances relatives au régime alimentaire du lapin de Sumatra sont quasi inexistantes. Par analogie avec l'ensemble des lagomorphes et compte tenu des habitats qu'il fréquente, on suppose qu'il est strictement herbivore. Son régime probable comprend des herbes, des feuilles, des pousses, des rhizomes de bambou et diverses plantes herbacées du sous-bois forestier tropical. Cette hypothèse est étayée par la morphologie dentaire adaptée au broyage de matières végétales fibreuses. Aucune étude directe de son régime alimentaire, par analyse de contenus stomacaux ou de fèces, n'a été publiée à ce jour.
Les rares observations directes et les images de pièges photographiques indiquent une activité principalement nocturne, les individus étant rarement détectés en pleine lumière du jour. L'espèce serait solitaire et se déplace probablement dans des couloirs discrets sous le couvert végétal, utilisant peut-être des sentiers naturels dans la végétation dense. Le comportement défensif reposerait sur l'immobilité et le camouflage, la livrée rayée constituant un patron disruptif efficace dans un sous-bois filtrant la lumière en de multiples rayons. Aucune étude télémétrique ou de marquage n'a été conduite, laissant la taille des domaines vitaux et les déplacements saisonniers totalement inconnus.
La principale menace pesant sur le lapin de Sumatra est la destruction et la dégradation de son habitat naturel. L'île de Sumatra a connu au cours des dernières décennies l'un des taux de déforestation les plus élevés d'Asie du Sud-Est. La conversion des forêts tropicales en plantations de palmier à huile, en cultures d'hévéa et en zones agricoles diverses a entraîné la disparition de vastes superficies forestières, y compris dans les zones montagnardes. Selon certaines estimations, plus de la moitié des forêts de Sumatra ont été détruites ou sévèrement dégradées depuis les années 1970.
La fragmentation de l'habitat constitue une menace complémentaire et particulièrement insidieuse. Elle isole les populations résiduelles au sein de parcelles forestières de plus en plus petites et déconnectées, réduisant le flux de gènes entre populations et accroissant les risques liés à la consanguinité et à la dérive génétique. À terme, ces populations isolées deviennent vulnérables à des extinctions locales en cascade pouvant conduire à l'effondrement global de l'espèce.
La chasse représente une autre menace significative, bien que son impact spécifique soit difficile à évaluer. L'animal est capturé de manière opportuniste dans des pièges destinés à d'autres espèces et peut aussi être chassé directement pour sa viande dans certaines communautés rurales riveraines des massifs forestiers.
Les incendies de forêt, souvent intentionnels et liés à des défrichements illégaux, constituent une menace ponctuelle mais potentiellement dévastatrice. Les massifs montagnards de Sumatra ont été affectés par les grands épisodes d'incendies de 1997-1998, 2015 et 2019, associés au phénomène El Niño. Enfin, le changement climatique, par la modification du régime des pluies et la remontée des isothermes altitudinaux, pourrait progressivement réduire l'étendue des habitats forestiers montagnards disponibles pour l'espèce à l'échelle du siècle.
Dans la mesure où il y a peu d'informations et pratiquement pas d'observations faites du lapin de Sumatra, la Liste rouge de l'IUCN répertorie l'espèce dans la catégorie "Données insuffisantes" (DD) depuis août 2018.
La conservation de l'espèce repose principalement sur la protection et la gestion des aires protégées de Sumatra où elle est présente. Les parcs nationaux de Kerinci Seblat — le plus grand parc national d'Asie du Sud-Est avec plus de 1,3 million d'hectares —, de Bukit Barisan Selatan et de Gunung Leuser constituent les principaux refuges connus. Ces parcs bénéficient d'un statut de protection légal mais font face à d'importantes pressions anthropiques : empiètements agricoles illégaux, braconnage et exploitation forestière clandestine. Des programmes de renforcement des capacités de surveillance ont été mis en place grâce à des partenariats entre le gouvernement indonésien, des ONG internationales et des universités locales.
En matière de recherche, le déploiement systématique de pièges photographiques dans différentes zones du massif des Barisan a permis d'améliorer les connaissances sur la distribution et l'abondance relative de l'espèce. Des prélèvements non invasifs (fèces, poils) pourraient à l'avenir permettre des analyses génétiques contribuant à mieux caractériser la structure des populations et à identifier d'éventuelles unités évolutives significatives.
Des actions de sensibilisation des communautés locales riveraines des parcs nationaux sont également menées pour réduire la pression de chasse et promouvoir la coexistence. L'espèce étant pratiquement inconnue du grand public, même en Indonésie, son inclusion dans des programmes d'éducation environnementale représente un levier important pour sa survie à long terme.
En anglais, le lapin de Sumatra est appelé Sumatran rabbit Source: Scentsindonesia
TAXONOMIE
L'histoire taxonomique du lapin de Sumatra est intimement liée aux premières explorations naturalistes européennes de l'île de Sumatra au XIXe siècle. La description originale de l'espèce est attribuée au zoologiste néerlandais Hermann Schlegel, qui la publia en 1880 sous le nom de Lepus netscheri, en hommage à Cornelis van der Wijck Netscher, alors gouverneur général de la colonie néerlandaise des Indes orientales dans la région de Sumatra. Le spécimen type fut collecté dans les montagnes de Padang, sur la côte occidentale de Sumatra, et est conservé au Rijksmuseum van Natuurlijke Historie de Leiden — aujourd'hui Naturalis Biodiversity Center — aux Pays-Bas.
Pendant plusieurs décennies après sa description initiale, le lapin de Sumatra fut rattaché au genre Lepus, qui regroupait alors la plupart des lapins et lièvres du monde de manière plus ou moins indifférenciée. Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle que la nécessité d'une révision générique fut reconnue. Le zoologiste suisse Charles Immanuel Forsyth Major établit le genre Nesolagus en 1899, principalement sur la base des caractéristiques morphologiques distinctives du lapin de Sumatra, notamment la forme des oreilles courtes et arrondies, la livrée rayée et certains caractères dentaires.
Le genre fut longtemps considéré comme strictement monotypique, ne comprenant qu'une seule espèce vivante. La situation changea radicalement en 2000 lorsqu'une deuxième espèce fut décrite, le lapin tigré (Nesolagus timminsi), à partir de spécimens découverts sur les marchés alimentaires du Laos et du Viêt Nam, dans les montagnes de la chaîne Annamitique. Cette découverte tardive d'un mammifère aussi singulier constitua l'une des surprises zoologiques majeures de la fin du XXe siècle, témoignant du fait que la diversité des lagomorphes asiatiques restait partiellement méconnue. La description de Nesolagus timminsi permit également de mieux caractériser les synapomorphies unissant les deux espèces du genre, notamment le patron de striures du pelage, les oreilles courtes et certains caractères ostéologiques.
À ce jour, Nesolagus netscheri est considérée comme une espèce monotypique, c'est-à-dire qu'aucune sous-espèce n'est formellement reconnue par la communauté scientifique internationale. L'absence de subdivision infraspécifique reflète à la fois le nombre très limité de spécimens disponibles pour l'analyse comparative et l'insuffisance des données génétiques et morphologiques permettant d'identifier des différenciations géographiques significatives au sein de l'espèce.
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